Vue de l’exposition Xue Sun à la Macc jusqu’au 21/12/13, photo M.Deruet

Zibo

L’on entre dans l’atelier de Xue Sun sur un grand plateau qui lui sert de lieu de vie agrémenté de grandes baies vitrées au fond d’une pièce tout en longueur qui donne accès à un jardin. Au bout de ce jardin un voisin architecte est en train de construire sa maison. Cela signifie pour Xue Sun une parcelle de ciels, de nuages et de lumières en moins. Pas seulement pour elle mais pour les animaux qui logent là subrepticement dans ce terrain herbeux au milieu duquel le propriétaire avait planté un arbre. Lequel au juste ? Un étrange cerisier du Japon tout droit dressé et comme les cerisiers de cette variété-là il ne donne pas de fruits. D’habitude ces arbres ont le tronc courbe et les branches plutôt basses qui se déploient en autant de bras où grimper. Enfant j’en ai escaladé un dont les fleurs avaient été récoltées pour embellir la surface de l’eau au fond d’un seau. Elles flottaient.

Il faut trouver en soi de quoi retourner l’escargot dans sa coquille une bonne fois. L’enfouir sous terre pour voir ce qu’il devient ensuite. Je regarde la façon dont Xue Sun cohabite avec les animaux de son terrain, chats domestiques, limaces prédatrices à chasser la nuit en cas d’insomnies, araignées troglodytes amassant la terre aux côtés des cloportes, et les mouches…

Nous avons vu qu’un autre de ses voisins s’est ménagé un coin de jardin au cœur de l’activité urbaine. Il y a planté toutes sortes de fleurs qui se succèdent du printemps à l’hiver. Un vrai travail d’artiste ! Les variations chromatiques s’échelonnent alors en vagues. Le jardin de Xue Sun prend sa couleur au gré des aléas du climat : cette année les pissenlits ont envahi l’espace de leur jaune vif et gras à force de luminosité, avec l’eau qui est tombée ce sont des pissenlits surhumains qu’il faut tondre avant de faire quoi que ce soit, de les arracher par exemple. L’année d’avant, les chrysanthèmes sauvages avaient parsemé les sols de blanc violacé.

Quand cette poésie criante de vérité s’invite à la table des vivants, nous succombons aux charmes des vicissitudes humaines. Nous avons aussi évoqué la pureté du Lys de Marie et les feux de la Saint-Jean. Pendant ce temps les chats sommeillaient quelque part attendant la fin de la construction de ce mur aveugle. Xue Sun a pu me servir plusieurs tasses de son thé si précieux qu’elle ramène de Chine comme un calice sauvage. Elle retire un sachet de papier du tiroir dont elle extrait quelques feuilles en morceaux. Elle ébouillante sa théière plusieurs fois avant d’en boire le contenu en versant l’eau chaude directement sur la paroi de terre du récipient qui au fil du temps va se mettre à luire. Le goût du thé s’en trouve-t-il changé ? Respire-t-il autrement ?

Certaines terres que l’artiste utilise dans son œuvre de sculpteur proviennent de ce pays lointain dont elle est originaire. Il suffit désormais de prendre l’avion pour y poser de nouveau les pieds. La France est d’une taille si mesquine comparée à la Chine. Pourtant c’est en France que se développe l’œuvre de Xue Sun. Nous gravissons quelques marches. Sur la sellette, observés à distance d’un savoir-faire en mutation. Il y a des gestes venus d’Europe et d’autres plus anciens. De traiter de la représentation donne à Xue Sun l’occasion de réinventer des techniques ancestrales. Ceux des villages de maîtres artisans potiers qui préservent leur patrimoine grâce à l’emploi de jeunes sans signature, ceux des écoles où l’on apprend le respect des matériaux et la science de la peinture le regard tourné vers les Occidentaux. Cette transmission anachronique et savante façonne la personnalité anticonformiste de Xue Sun. Ses œuvres d’une grande virtuosité en sont le fruit. Ce sont des hybrides, des épopées qui s’embrasent. Mi-divinités, mi-êtres vivants. Modeler, dessiner, peindre à l’aquarelle permet d’interroger l’archaïsme de la création plastique à l’heure de sa globalisation.

« J’ai toujours eu du mal à trouver les mots justes pour parler des animaux ou pourquoi je les peins. Les humains font toutes choses toujours par rapport à eux-mêmes, et en tirent profit, ils veulent toujours maîtriser le reste, chercher à savoir (humains quoi), ils n’ont pas de prédateur dans le sens propre du mot. Et justement c’est cette supériorité qui me gêne, voire qui m’agace. Je ne me sers pas des images des animaux pour les exploiter, je les fais comme un humain fait le portrait d’un autre humain, je les vénère, c’est moi qui est à leur pied… C’est le point le plus important dans mon travail, je crois. Au début sans faire exprès, toute apparition d’élément artificiel dans le travail me gênait, je ne sais pas pourquoi, alors je les évitais. Ces choses-là ont toutes des indications et des sens. Je ne pouvais plus dessiner un humain qui portait un pantalon car le pantalon donnait trop d’indication de sa provenance, de son époque… Pareil quand je les dessine nus je ne peux plus dire c’est un homme ou une femme, il y a trop de dits, d’idées, de préjugés là-dessus, on ne peut plus voir les choses proprement comme elles sont ! Et bien les animaux me font sortir de là et voir les choses en vrai, sans préjugé, et je suis parmi eux. »

  • Texte écrit par l’auteure pour Le Petit Chaillioux, journal des expositions de la Macc, à l’occasion de l’exposition de Xue Sun, « Paradoxiidae » du 13 septembre au 21 décembre 2013, 2013, non paginé (modifié le 3/09/17 pour apparaître ici).
  • Propos de l’artiste, consignés en juillet 2013. Merci Xue Sun.